Accueil > Le Mag Happywork > 
Faciliter : pas facile, mais nécessaire #4

Faciliter : pas facile, mais nécessaire #4

Le 

24

 

JUIN

 

2026

 • Par 

Soizic Thiébaud

Peux-tu me présenter ton parcours et tes premiers pas en Holacratie ?

Après avoir été diplômé d’école de commerce, j’ai commencé à travailler en tant que commercial chez Eco-Compteur. À l’époque, c’était une entreprise d’une cinquantaine de salariés, donc à taille humaine. Aujourd’hui, on est environ 200 à l’échelle du groupe Quanteo !

J’ai débuté dans la vente puis, progressivement, j’ai pris des missions périphériques au commercial, comme le marketing ou le CRM. Avec du recul, je me rends compte qu’on fonctionnait déjà, sans le nommer, avec une logique de rôles : je n’étais pas seulement « commercial », je pouvais aussi contribuer sur d’autres sujets parce que j’en avais la compétence ou l’appétence. En 2018, je suis devenu Sales Operations Manager. 

Ma découverte de l’Holacratie s’est faite réellement en 2017, même si depuis 2015-2016, Enrico (notre directeur lui aussi multi-casquettes), avait commencé à faire infuser cette idée d’évoluer vers une gouvernance différente de l’entreprise en mettant régulièrement dans ses diverses présentations une image d’une nuée d’étourneaux.

Et c’est à l’occasion d’un appel à candidature pour participer à la formation facilitateur dispensée par  HolacracyOne que j’ai sauté le pas. C’était une formation pour pratiquer l’Holacratie au quotidien dans mon environnement de travail. Ça a été le point de départ de mon parcours de facilitateur.

En 2018, on a commencé à déployer la pratique. Comme peu de personnes étaient formées, on n’était qu’un petit noyau à vraiment pratiquer. J’ai commencé à faciliter des cercles dans lesquels je n’avais pas forcément de rôle, ce qui était très intéressant car je pouvais me concentrer uniquement sur la facilitation.

Tu as donc commencé à faciliter en 2018. As-tu remarqué une différence entre les réunions où tu avais un rôle et celles où tu étais extérieur au cercle ?

Oui, clairement. Dans les réunions où j’avais un rôle, j’étais un peu juge et partie : certaines tensions pouvaient concerner directement mes responsabilités. Cela demandait davantage de rigueur pour tenir le processus et rester dans la posture de facilitateur. D’ailleurs au départ, quand cette situation se présentait on avait l’habitude de changer de facilitateur, juste le temps de la tension. J’ai trouvé que c’était un bon compromis pour éviter de mal faciliter tout en maintenant la clarté sur le rôle du facilitateur et sa neutralité. 

Dans les cercles où je n’avais aucun rôle, l’expérience était beaucoup plus légère. Je pouvais me concentrer exclusivement sur le processus, sans réfléchir au fond des sujets traités. Il y avait aussi une forme de fraîcheur : je découvrais les problématiques en même temps que les participants.

Quels ont été les principaux défis que tu as rencontrés à tes débuts en tant que facilitateur ? 

Le premier défi était de réussir à lever le nez de la fiche “process” (qui nous donne les étapes clés d’une facilitation) tout en donnant de l’énergie à la réunion. Il fallait à la fois respecter les étapes de la facilitation et faire en sorte que les participants repartent avec le sentiment que la réunion avait été utile et que leurs problématiques avaient été traitées.

Mais le défi le plus pesant à l'époque, c'était de faciliter devant des gens qui n'étaient pas encore convaincus par l'Holacratie. On était en 2018, la pratique venait juste d'être déployée, et il y avait un regard sur nous : est-ce que ça va vraiment marcher ? En tant que facilitateur, tu portes un peu cette démonstration. J'ai mis du temps à réaliser que ce n'était pas mon rôle. Mais au début, la frontière n'était pas si claire.

En huit ans de pratique, as-tu connu des moments de doute ou d’inconfort ?

Mes plus grands moments de doute sont arrivés au début, pendant plusieurs mois. Je me posais deux questions qui me pesaient : est-ce qu'un rôle aussi exposé était compatible avec ma personnalité introvertie ? Et est-ce que j'étais capable de montrer que ces outils étaient pertinents pour notre organisation ?

Sur le premier point, j'ai trouvé une façon de faire avec ma nature : je prends la facilitation comme un rôle à jouer. En réunion, c'est un autre Baptiste qui facilite. Ça m'a libéré. Sur le deuxième, j'ai fini par comprendre que je confondais deux choses : être facilitateur et être ambassadeur. Ce n'est pas mon rôle de convaincre — et du jour où j'ai vraiment intégré ça, ça a été un soulagement.

Il me reste quand même un inconfort que je n'ai pas totalement résolu : le profil sceptique est celui que j'appréhende encore le plus. Ce n'était d'ailleurs pas qu'un défi personnel — c'était aussi un enjeu collectif. On a mis en place plusieurs choses chez Eco-Compteur pour y répondre.

Justement, qu’avez-vous mis en place chez Eco-Compteur pour accompagner les personnes sceptiques ?

On a organisé des sessions ouvertes pour parler de la facilitation, des tensions, des réunions de triage et de gouvernance. Les collaborateurs pouvaient venir avec un cas concret et on regardait ensemble quels outils utiliser.

On a aussi encouragé une logique de porte ouverte : certaines personnes ont été identifiées comme référentes et disponibles pour échanger sur les difficultés rencontrées, les tensions vécues en réunion ou les incompréhensions liées à l’holacratie.

Ça a progressivement porté ses fruits. Des personnes que je pensais très sceptiques ont fini par adopter la pratique et à apporter des tensions plus construites, souvent orientées vers des solutions d’amélioration plutôt que vers de simples problèmes à résoudre.

À quelle fréquence se tiennent les réunions de triage et de gouvernance ?

Les réunions de triage ont généralement lieu toutes les semaines, parfois toutes les deux semaines selon les cercles. Les réunions de gouvernance sont plutôt mensuelles.

Y a-t-il une situation de facilitation dont tu es particulièrement fier ?

Je n'ai pas de souvenir d'une réunion précise où j'aurais "tenu" malgré une situation de crise — ce n'est pas vraiment mon vécu de la facilitation.

Ce dont je suis le plus fier, c'est plutôt d'avoir accompagné des cercles à leurs débuts, des équipes pas forcément convaincues par l'outil, et de les voir aujourd'hui tenir des triages réguliers qui leur sont vraiment utiles — pour se synchroniser, identifier des points d'amélioration, traiter des sujets qui traînaient. Ce chemin-là, de la méfiance à l'appropriation, c'est ce qui me donne le plus de satisfaction.

Et puis il y a quelque chose de plus discret mais qui me touche : quand des collègues viennent me solliciter spontanément pour faciliter leurs réunions. Ce n'est pas tant une fierté personnelle qu'un signal — ça veut dire que le processus inspire confiance, et que le rôle du facilitateur a trouvé sa place dans l'organisation.

Et à l’inverse, une situation difficile ?

Je me souviens d’une réunion de gouvernance avec un cercle dont les membres n’adhéraient pas vraiment au mode de fonctionnement. Lorsque j’ai débuté la réunion, j’ai vite vu que les tensions n’avaient pas vraiment été préparées, elles étaient même assez superficielles, et la réunion avançait difficilement. Ce n’était pas tant un problème de tenue du cadre qu’un manque d’engagement dans l’outil lui-même.

Avec le recul, j’ai appris à ne pas prendre ce type de situation personnellement. Depuis, j’essaie de prendre les devants avec des rappels de bonnes pratiques en amont des gouvernances notamment si le niveau d’adoption est faible dans un cercle.

Qu’est-ce qui a le plus contribué à ton évolution en tant que facilitateur ?

Dans un premier temps, la formation m’a donné une bonne base théorique, puis les jeux de rôle m’ont permis de pratiquer dans un environnement sécurisé.

Ensuite, le plus important a été de voir d’autres facilitateurs à l’œuvre et de pratiquer moi-même régulièrement.

J'ai notamment beaucoup appris en observant Raphaël Chapalain**, qui avait le plus d'expérience parmi nous. Il avait cette façon de recentrer les échanges qui s'éternisaient avec un simple "et donc, c'est quoi ta tension ?" — laconique, direct, mais jamais agressif. Je lui ai clairement piqué ça au début, et c'est devenu un de mes réflexes. 

J’ai aussi beaucoup travaillé sur la gestion du temps. J’utilise souvent un minuteur pour garder un rythme de traitement des tensions et m’assurer que chacun puisse avancer sur son sujet. Ça peut être surprenant les premières fois, mais on s’y fait vite ! Et c’est indispensable pour traiter les tensions de tout le monde.


Selon toi, quelles sont les principales qualités d’un bon facilitateur ?

Je dirais dans un premier temps la neutralité. Il faut savoir ne pas se laisser emporter par le contenu des tensions. Il y a aussi la rigueur qui est nécessaire pour tenir le processus. Et enfin la souplesse, parce qu’il est primordial de s’adapter aux personnes et aux situations sans faire preuve d’une rigidité excessive. Le facilitateur doit garder une certaine distance vis-à-vis du contenu des tensions et éviter de basculer dans le débat.

Quels seraient aujourd’hui tes axes de progression ?

Mon vrai axe de progression, c'est de ne pas oublier que faciliter c'est aussi pédagogique. J’ai tendance maintenant à vouloir avancer vite, à traiter les tensions efficacement. Par conséquent je passe à côté d’opportunités d’expliquer en direct ce qu’est une objection invalidée ou un processus de gouvernance un peu obscure à une nouvelle personne qui découvre encore ces outils. Résultat : le participant repart frustré sans vraiment comprendre pourquoi et moi j'ai raté une occasion de faire le pont entre la théorie et ce qu'il est en train de vivre concrètement, en direct. C'est quelque chose que je dois consciemment réintégrer.

Pour conclure, quel conseil donnerais-tu à quelqu’un qui veut débuter en facilitation ?

D’abord, si l’opportunité t’en est donnée, je dirais de commencer par faciliter un cercle dans lequel tu n’as pas de rôle. C’est un très bon terrain d’apprentissage. Si le sujet t’intéresse, il faut y aller.

Il existe un cadre théorique et un processus à suivre, mais chacun finit par trouver sa propre manière de faciliter.

L’essentiel c’est de pratiquer régulièrement et d’accepter que cela ne s’apprend pas en un jour. On ne devient pas facilitateur du jour au lendemain, mais avec le temps, la pratique et le recul, on gagne en aisance.

*Lire l’interview de Christophe Milon 

**Lire l’interview de Raphaël Chapalain, interviewé lors de notre précédente série “Mes premiers pas en Holacratie”

Photo formation Holacracy HappyWork
Photo formation Holacracy HappyWork
Photo formation Holacracy HappyWork
Photo formation Holacracy HappyWork
Photo formation Holacracy HappyWork
Photo formation Holacracy HappyWork
Photo formation Holacracy HappyWork