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FORMATION

FORMATION

Le 

22

 

SEPTEMBRE

 

2026

 • Par 

Bastoun Talec

Et si travailler, c’était d’abord apprendre à faire, puis apprendre à transmettre ? En opposant l’ouvrage au simple labeur, ce texte réhabilite le geste, le savoir-faire et la transmission entre pairs. Une réflexion sur la formation comme respiration permanente de l’entreprise et comme condition d’un travail pleinement humain.

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Outre une collection d’instruments de façonnage à main et un ancien Hôtel magnifiquement restauré par les Compagnons du Devoir, le musée de l’outil à Troyes donne à voir… des regards.  Des regards de ce qu’on appelait autrefois les« oeuvriers ». Des hommes (et peu ou pas de femmes) de métier, captivés par le souci de former, de conférer une forme grâce à quelque objet utile, littéralement outil de formation. Des regards d’hommes à l’œuvre immortalisés par force daguerréotypes du XIX è. siècle. Ainsi du chaudronnier traçant des parallèles de pièces métalliques à l’aide du trusquin ou du bourrelier muni du couteau à parer à l’heure d’amincir son cuir. Fascinés, ces artisans façonnent.

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Un
monde, et non le monde, leur appartient. Ils appartiennent à un monde. Celui des Compagnons, de la Guilde. Autrefois, l’apprenti versait son écot à qui voulait bien lui apprendre son métier.

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L’artisan n’exploite
ni l’autre ni la nature. Que lui-même. Exploitant…de son propre exploit mille fois réitéré. Il perpétue le geste. Du latin gesta qui signifie justement l’exploit.


En cinq générations, les hommes puis les femmes de nos pays industrialisés ont troqué l’ouvrage pour le labeur.


Adam Smith lui-même, à l’entour de la page 400 de la Richesse des Nations*, entrevoit l’ablation cognitive induite par la division du travail sur l’ouvrier. La philosophe Simone Weil travaille un an en usine à partir de décembre 1934 et vit dans sa chair plus que l’abrutissement, l’assujettissement que Chaplin tourne concomitamment en images et en dérision dans les temps modernes. Dans le labeur, le sujet s’encastre dans l’objet (de production) ; à l’ouvrage, l’inverse se joue : le sujet enveloppe l’objet de son savoir-faire. Le sujet laborieux est maîtrisé tandis que celui qui œuvre maîtrise.


Joseph Pontus** dénonçait l’affreuse actualité du travail à la chaîne. En France, nous devons sauver l’industrie et ses emplois, oui. Pas n’importe lesquels.


Certaines grandes écoles proposent voire imposent le stage ouvrier comme sas expiatoire du futur diplômé lequel ne sait pas toujours à quoi il aspire mais au moins à quoi il échappe. Si former signifie « façonner un être intellectuellement » (Montaigne), le diplôme peut « donner droit à l’ignorance » (Bourdieu) ce que suggère d’emblée son étymologie (le mot diplôme provient du grec, diploma « plié en deux »). Fi du repli. Place au déploiement. À l’anti-diplôme. Nous recrutons des hyperactifs bouleversés. Bien plus que des experts recroquevillés ou suffisants. Ainsi l’anti-diplôme consacrera toujours plus à la fois un devoir d’apprendre et un permis de transmettre.


Que l’humain perde la possibilité de former le monde (de lui donner une forme) ou sa capacité de former du monde (de transmettre), de se former aussi (d’accroître son potentiel) il perd alors une immense part d’humanité. Il s’assèche. Apparenté à une pâte à modeler laissée longtemps sans pétrissage : sèche, elle a pris sa forme définitive, inamovible. Former, se former, là encore, la réflexivité étoffe votre travail et le rapport que vous entretenez avec lui.

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Quel est selon vous le stade ultime de l’apprentissage ?
Vous diriez, à raison, qu’après la phase d’observation puis celle de l’imitation vient la reproduction autonome de la chose apprise. Et bien je vois que c’est la transmission qui consacre l’apprentissage. Ainsi, il ne s’agit pas seulement de se former mais de former à son tour. Revenez dans l’entreprise, raconter votre « retour d’expérience ». L’entreprise comme vous, en bénéficie.  


Dirigeant d’une agence de communication, je laissais le soin à mes collaborateurs en partance (ils avaient le bon goût d’annoncer leur projet avant le préavis légal) « Sois élégant, recrute et forme meilleur·e que toi-même avant de partir pour célébrer ta sortie par le haut. » Figurez-vous ce miracle. Il s’est accompli une demi-douzaine de fois. Oui, ma prière s’assortissait d’une prime mais l’essentiel résidait ailleurs. Il logeait à l’enseigne de l’évidence :  


« Même démissionnaire, vous ne jetez pas le tablier, vous le rendez. Vous le passez autour du cou de votre successeur en le regardant dans les yeux car il est digne de vous et de votre confiance. »

(Se) former est une question de dignité.

A mon sens, l’angle mort de la formation est au moins double. D’une part, trop d’entreprises en font une affaire discrète au sens mathématique du terme, discontinue. D’autre part, elles l’estiment uniquement du ressort de professionnels. Or (se) former s’apparente à une respiration, continue, et ne saurait être le monopole d’experts formateurs. Toute la vie la formation continue ! La formation continue la vie. Le génie de Claude Champagne et Adrien Payette*** a été de valoriser le gisement de compétences entre pairs. Tout système s’améliore en augmentant la qualité des flux entre les forces vives qui le constituent. Monter le niveau des flux informationnels, opérationnels et décisionnels de votre organisation c’est monter le niveau de votre organisation.


Et si autant que de former, les boss se souciaient d’informer ? Je ne connais pas ou peu d’entreprises formant les collaborateurs aux fondamentaux de la gestion d’entreprise mais tellement de patrons se désolant de ce qu’ils – les collaborateurs - « n’ont aucune idée de comment marche une entreprise ».


Beaucoup de managers manient les allégories marines « nous sommes dans le même bateau » mais si peu expliquent où se situe la ligne de flottaison sur le compte de résultat.


Vous finissez cette lecture avec, je l’espère, cette conviction que la formation n’est ni un moyen ni une fin. Elle est consubstantielle du travail. Aimer celui-ci, c’est mieux le connaître donc 1/ (se) former tous azimuts et 2/ Informer et s’informer du fonctionnement de l’entreprise.

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* Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776)

** À la ligne (roman paru en 2019)

*** Les papas du co-développement. A partir des années 80, ils conçoivent, sur le terrain clinique, un protocole facilitant l’entraide et l’échange de pratiques entre pairs.

Photo formation Holacracy HappyWork
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